Kabare : le haricot sous les balles, l’économie entre les mains des femmes

Kabare : le haricot sous les balles, l’économie entre les mains des femmes
Des femmes de kabare entrain de planter les haricots dans un champs d’expérimentation à kavumu. 25 septembre 2025 © photo Janvier BARHAHIGA

« Chaque kilogramme de haricot que je sème est un pari contre la faim et la guerre », confie Marie MURHULA, cultivatrice de Haricot à Mudaka dans le territoire de kabare province du Sud-kivu à l’Est de la République démocratique du Congo. Dans ce territoire frappé par les affrontements entre les rebelles de l’AFC/M23 et les miliciens Wazalendo depuis février 2025, le haricot est bien plus qu’une simple culture vivrière. Il est un indicateur de survie, un révélateur de résilience et un miroir des inégalités structurelles qui traversent la région. Des cultivateurs ont été tués, des familles déplacées et des champs abandonnés. Pourtant, cette légumineuse continue de nourrir, d’inspirer et de soutenir l’économie locale.

Une étude menée par C. Mugisho Kanyama et ses collègues de l’Université Évangélique en Afrique UEA en 2020 révèle que le haricot produit à Mudaka rapporte en moyenne 0,36 USD par kilogramme au producteur et 0,21 USD au collecteur rural. Ces revenus modestes suffisent néanmoins à soutenir de nombreuses familles dans un contexte de précarité économique et d’insécurité.

La filière est largement féminisée : plus de 60 % des acteurs sont des femmes, et elles affichent souvent une rentabilité supérieure à celle des hommes. Dans la tranche d’âge de 30 à 45 ans, les productrices tirent jusqu’à 0,40 USD par kilogramme, tandis que leurs homologues masculins ne dépassent pas 0,36 USD. Ce leadership féminin contraste avec leur accès limité à la terre et aux ressources. Les pratiques coutumières et le droit à l’héritage réduisent leur contrôle sur les parcelles, et l’accès au crédit et aux intrants reste un obstacle majeur pour la plupart des jeunes femmes.

La jeunesse est faiblement impliquée dans la filière. Les 14-29 ans représentent une faible proportion des producteurs et collecteurs. Ce déficit d’engagement s’explique par le manque de terres, de moyens financiers et d’intrants, limitant la relève générationnelle et compromettant la durabilité de la production.

Le problème des semences constitue un autre défi majeur. Environ 60 % des producteurs conservent une partie de leur récolte pour la replanter, pratique qui entraîne une dégénérescence progressive et une baisse de rendement. Seuls 18 % des producteurs s’approvisionnent via d’autres agriculteurs ou des coopératives, mais ces semences ne sont pas certifiées. Les services publics semenciers, historiquement responsables de fournir du matériel amélioré, sont affaiblis, tandis que les ONG ne soutiennent que 22 % des producteurs par des dons ponctuels. Cette situation fragilise la production et met en péril les revenus des ménages.

Depuis 2025, les affrontements armés ont provoqué des déplacements massifs, l’abandon temporaire de champs et la rupture des cycles culturaux. L’augmentation des coûts de transport et la réduction des volumes commercialisés aggravent la vulnérabilité économique et la sécurité alimentaire. Dans un territoire où le haricot est une source majeure de protéines, ces perturbations ont un impact direct sur la nutrition locale.

Malgré ces contraintes, le haricot reste un levier agroécologique stratégique. La légumineuse fixe l’azote dans le sol, améliorant la fertilité et permettant des rotations culturales plus efficaces. Dans un contexte où les engrais sont rares ou coûteux, cette fonction est essentielle pour maintenir la productivité et la durabilité des terres cultivées. Par ailleurs, 80 % des producteurs sont membres d’organisations paysannes, ce qui offre un potentiel pour mutualiser les intrants, améliorer l’accès aux semences de qualité et renforcer la formation technique. Néanmoins, l’insécurité et le manque de soutien institutionnel limitent l’exploitation de ce potentiel.

Selon Arsène NAKA, chercheur au centre de recherche agricole INERA, le haricot joue un rôle stratégique dans la sécurité alimentaire et la résilience des sols. « La légumineuse n’est pas seulement une source de protéines pour les ménages. Elle enrichit le sol en azote et soutient les cultures associées, comme le maïs et la patate douce. Dans un territoire fragilisé par la guerre, sa culture est un levier économique et écologique que nous ne pouvons pas négliger », explique-t-il. Il souligne également que l’accès aux semences certifiées et aux techniques de conservation pourrait multiplier les rendements et réduire la dépendance aux importations d’aliments.

Le haricot à Mudaka révèle également les inégalités structurelles. Les femmes sont les principales actrices de la production et de la collecte, mais elles restent marginalisées dans l’accès à la terre et aux ressources financières. Les jeunes, peu impliqués, risquent de ne pas assurer la relève, menaçant la continuité de la filière. Dans ce contexte, chaque récolte est un acte de résistance face aux conflits et aux contraintes économiques.

Pour sécuriser la filière, il est essentiel de garantir l’accès à la terre pour les femmes, de renforcer les systèmes semenciers certifiés, de soutenir les coopératives et de promouvoir l’autonomisation des jeunes. Chaque kilogramme de haricot produit représente bien plus qu’un revenu : il incarne la résilience, la sécurité alimentaire et la stabilité économique de Kabare.

À Mudaka, la petite graine de haricot symbolise la capacité d’une communauté à se reconstruire malgré la guerre, à nourrir sa population et à renforcer la place des femmes dans l’économie locale. Dans un territoire où chaque saison est un défi, le haricot demeure un indicateur silencieux mais puissant de survie et d’espoir.

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