Bukavu : Quand le football international devient un piège mortel pour la jeunesse
Place de l’indépendance de Bukavu, la nuit@photo Janvier BARHAHIGA
Depuis que les rebelles du M23 ont pris Bukavu le dimanche 16 février 2025, la ville vit sous la menace permanente de l’insécurité.
Parmi les victimes, de nombreux jeunes tombent sous les balles des inconnus armés après avoir simplement regardé un match de football européen dans des ciné-vidéos, des bars, des boîtes de nuit ou même chez des voisins.
« Regarder un match ne devrait pas nous coûter la vie »
Dans un bar du quartier Muhungu, Amani Buroko( nom d’emprunts), fervent supporter du Real Madrid, sert nerveusement son verre. Le regard perdu, il soupire avant de parler :
« Le football, c’est tout pour nous. On oublie nos problèmes, on vibre ensemble. Mais aujourd’hui, ça devient un danger. Chaque nuit, après les matchs, on entend des coups de feu. Et au matin, on retrouve des corps… »
Comme beaucoup de jeunes, Amani survit grâce aux paris sportifs. Avec le chômage et la crise économique, miser sur un match est devenu un espoir de gain, malgré les risques. Mais suivre un match en toute sécurité est un luxe que peu peuvent s’offrir.
« L’abonnement Canal+ coûte plus de 20 $. C’est trop cher ! Je préfère payer une bière et voir mon équipe jouer avec mes amis. Mais maintenant, on ne sait même plus si on va rentrer vivant. »
Il appelle Canal+ à réduire le prix des chaînes sportives à 10 $, comme au Rwanda et au Burundi, pour permettre aux jeunes de suivre les matchs chez eux, à l’abri de la violence.
Chaque matin, la ville de Bukavu se réveille dans l’angoisse. Des corps sans vie sont retrouvés, abandonnés dans l’obscurité de la nuit comme les jours.
À Muhungu dans la commune d’ibanda, à Six Heures dans la commune de kadutu, Escaliers Pageco, Brasseries, à Cimpunda…, le silence a remplacé l’animation des soirs de match. Là où résonnaient autrefois les cris de joie ou de frustration des supporters, ne restent aujourd’hui que des scènes de deuil et de désolation.
« On les tue comme ça, sans bruit, sans explication. Juste après les matchs, on entend des tirs et le lendemain, on retrouve des corps. Mon cousin en a fait les frais la semaine dernière. Il avait vingtaine… » raconte, la gorge serrée, Jean-Claude, un habitant de Kadutu.
Les assassinats surviennent principalement après les grandes affiches de Ligue des Champions ou de Premier League, des rendez-vous incontournables pour les jeunes passionnés de football.
Le 9 mars 2025, une audio virale sur les réseaux sociaux attribuée au bourgmestre de la commune d’Ibanda sous AFC M23, de Monsieur NDOGOZI, d’une voix grave, il prévient :
« Pour votre sécurité, rentrez chez vous avant 18h. La situation est tendue, il y a des règlements de comptes dans ces assassinats. »
Mais cet avertissement ne rassure pas aux auditeurs, il renforce leur peur.
« Avant, on sortait sans crainte. Maintenant, dès que le soleil se couche, on sait que tout peut arriver. Mais comment vivre enfermé ? » se demande Rachel, une étudiante de l’ISP Bukavu.
Le 27 février 2025, un engin explosif a fait 11 morts lors d’un meeting du coordonnateur de l’AFC/M23, Corneille Nangaa à la place avec un bilan que est passé en hausse de 17 morts et septentaines de bléssés. Lors de l’enterrement à musigiko dans la commune de Bagira le 4 mars 2025,11 autres corps sans vie ramassés dans les rues de Bukavu avaient été mis en terre par la Croix-Rouge et son partenaire CICR.
« Je n’oublierai jamais ce moment. Les familles pleuraient, certaines s’évanouissaient. Enterrer son enfant juste parce qu’il a regardé un match… c’est insupportable. » confie Patrick, un oncle en deuil.
Le jeudi 13 mars 2025, la ville de Bukavu s’est réveillée avec un nouveau bilan macabre de 2 morts à Bagira, 6morts au marché bondeko au beach muhanzi, place de l’Indépendance 2 morts, nyamugo (Six Heures) 1 mort, cimpunda 2 femmes assassinées et panzi 4 morts et un mort à mbobero le long de la route.
À ce jour, plus de 200 victimes des conflits armés et victimes de balles sont sous la prises en charge de CICR à l’Hôpital Général de Référence de Bukavu.
Jusque là aucun plan concret n’a été annoncé pour stopper cette vague de violences même si les autorités compétentes sous AFC M23 amplifient les messages de dépôt d’armes et munitions de guerre à ceux – la qui les détiennent.
Pendant ce temps, les familles pleurent leurs proches, les jeunes vivent dans la peur, et Bukavu retient son souffle.
« Avant, on chantait, on débattait après les matchs. Maintenant, on se regarde et on se demande : qui sera le prochain ? » soupire David, un barman de Nyawera.
