Lugushwa : Dans les puits d’or, une hécatombe que personne ne veut regarder en face
Plus de neuf creuseurs artisanaux ont trouvé la mort entre octobre et novembre 2025 dans une série d’éboulements survenus dans plusieurs puits d’or de la chefferie de Wamuzimu. Ces drames, qui se répètent avec une régularité inquiétante, dessinent un tableau bien plus sombre que celui d’une simple succession d’accidents. Ils révèlent un système minier artisanal profondément dérégulé, où l’absence d’État, les complicités locales et la pression économique s’entremêlent pour produire un environnement de travail meurtrier.
Le dernier décès remonte à quelques jours seulement. Un jeune creuseur a perdu la vie à Makalanga après l’effondrement des terres dans un puits pourtant fréquenté quotidiennement par des dizaines d’hommes. Selon la Société Civile Nouvel Espoir, qui s’est confiée à la Radio Télévision Ngoma ya Kivu (RTNK), cet incident n’est que la partie visible d’une catastrophe silencieuse. Depuis octobre, les collines G15, G20 et D18 sont devenues des zones de décès répétés, sans qu’aucune mesure corrective tangible n’ait été prise.
Derrière ces morts se cache une mécanique bien plus complexe qu’un simple manque de chance. L’exploitation artisanale de Lugushwa repose sur une chaîne d’acteurs où chacun joue un rôle sans jamais en assumer la responsabilité. Les services miniers provinciaux se contentent souvent d’une présence administrative. Les coopératives minières, censées structurer et sécuriser ce type d’exploitation, fonctionnent parfois comme de simples couvertures légales permettant aux « patrons » de puits de maintenir leurs activités sans réel contrôle. Les autorités locales, elles, oscillent entre ignorance feinte et impuissance assumée, alors que l’or continue de quitter Lugushwa en quantité.
Les creuseurs, pour leur part, évoluent dans un engrenage économique implacable. Beaucoup travaillent à crédit, endettés auprès de chefs de puits ou de négociants qui financent leur matériel. Cette dette crée une pression constante qui pousse les mineurs à descendre dans des galeries instables, même lorsque la pluie, l’humidité et les fissures annoncent un risque d’effondrement. Renoncer à travailler signifie perdre sa journée, retarder le remboursement, voire compromettre sa place dans le site. Dans ces conditions, la prudence devient un luxe inaccessible.
À G15 comme à G20, plusieurs témoins affirment que les puits les plus dangereux étaient pourtant connus. Certains s’étaient déjà partiellement affaissés les mois précédents, d’autres présentaient une saturation en eau après les premières pluies de la saison. Aucun n’a été fermé par les services compétents. Aucun diagnostic géotechnique n’a été réalisé. Les creuseurs eux-mêmes, souvent dépourvus de formation, n’ont pour seule référence que les conseils empiriques des anciens, insuffisants face à la fragilité des sols de Lugushwa.
La question de la responsabilité politique embarrasse ouvertement la région. Les décès ne sont généralement pas consignés dans des registres officiels, ce qui minimise l’ampleur du phénomène et empêche tout suivi sérieux. Les familles endeuillées se débrouillent seules pour organiser les funérailles, tandis que les exploitations continuent comme si rien ne s’était passé. Dans certains cas, les victimes ne sont même pas comptabilisées, car elles ne faisaient pas partie d’une coopérative reconnue. Les morts deviennent alors anonymes, invisibles, interchangeables.
Pour la Société Civile Nouvel Espoir, la situation n’est plus tenable. Elle accuse les autorités provinciales de laisser prospérer une exploitation anarchique et dangereuse, au détriment de la sécurité humaine. Elle exige des inspections sérieuses, la fermeture des puits instables, un accompagnement technique, ainsi qu’une réorganisation complète du secteur artisanal dans cette partie de Mwenga.
Lugushwa illustre tristement un modèle où la mort semble devenue une variable d’ajustement dans la chaîne de production de l’or. À force d’être banalisés, les éboulements finissent par perdre leur dimension dramatique. Pourtant, derrière chaque victime se trouve une famille plongée dans le deuil et un village qui perd une force vive. Tant que les autorités, les coopératives et les services miniers n’assumeront pas pleinement leurs responsabilités, les collines d’or de Lugushwa resteront des collines de deuil.
