Lomera : Or, et tensions dans un site minier artisanale sous contrôle de mouvement armé m23
Dans les collines aurifères de Lomera, un homme concentre à la fois fascination et méfiance. Tumaini Sofoni, quadragénaire originaire de Tanzanie, a introduit une méthode de lavage de l’or qui rebat les cartes dans une région déjà traversée par de fortes tensions sociales et sécuritaires. Ancien travailleur d’un puits d’or passé sous le contrôle du M23-AFC avant d’être fermé, il a transité par l’Ouganda avant de rejoindre le Sud-Kivu avec trois collègues venus d’ailleurs. Ensemble, ils ont mis en place une technologie artisanale capable d’augmenter sensiblement la quantité d’or extraite par sac de terre.
Pendant plus d’une année, cette équipe a offert ses services aux creuseurs du site minier d’Opéra. Leur technique permettait de passer d’une moyenne de 1,4 gramme d’or par sac à près de 2,4 grammes. À raison d’une trentaine de sacs lavés quotidiennement, le rendement dépassait largement celui des méthodes manuelles utilisées par la majorité des laveurs locaux.
Selon Tumaini, un sac qui rapportait autrefois moins de cent dollars pouvait atteindre cent cinquante dollars grâce à leur intervention. Une amélioration spectaculaire pour les négociants, mais vécue comme une menace directe par les travailleurs congolais qui lavaient encore le sol à la main.
Cette tension économique s’est traduite sur le terrain. Plusieurs laveurs congolais ont vu leurs clients se tourner vers la technique de Tumaini, alimentant rivalités, suspicion et reproches.
L’équipe, elle, fonctionnait autour d’une organisation transnationale : quatre Congolais par jour pour soulever les sacs de la terre à laver, un Burundais et un Ougandais pour assurer le lavage à côté de leur boss Tumanini, puis d’autres Congolais pour le transport. Le revenu généré était ensuite partagé en deux groupes, l’un pour les travailleurs locaux, l’autre pour ceux venus de l’étranger, après déduction des coûts opérationnels. Tumaini rappelle qu’ils ne voient jamais la production réelle de l’or, se contentant de laver les sacs à vingt-cinq mille francs congolais l’unité, tandis que les patrons contrôlent entièrement la chaîne de valeur.
La dynamique a été brutalement interrompue le 30 août 2025. À la suite d’un saccage du bureau du M23 à Luhihi, attribué à des personnes non identifiées et ayant entraîné des pertes en vies humaines, les responsables du mouvement ont ordonné la fermeture immédiate du site minier. Cette décision, justifiée officiellement pour des raisons de sécurité, a plongé plus de trente mille personnes dans le chômage selon la Synergie des opérateurs économiques et ressortissants de Lomera et Luhihi. La fermeture a accentué la pauvreté dans la zone, exposant les populations à des risques socio-économiques encore plus graves.
Ce qui se joue ici dépasse la seule question du lavage de l’or. L’innovation technologique de Tumaini, perçue par certains comme un progrès, révèle un enjeu bien plus profond : la fragilité des zones minières artisanales face à l’ingérence armée, les tensions entre travailleurs locaux et migrants, et l’absence d’un cadre de gouvernance capable de transformer cette richesse en moteur de stabilité plutôt qu’en source de conflit. Dans le silence qui règne aujourd’hui sur le site, une certitude demeure : l’or est toujours là, mais la sécurité et la paix, elles, restent à reconstruire.
Encadré analytique Paix, Sécurité et Gouvernance minière
1. Travail transfrontalier et tensions économiques
L’arrivée de travailleurs tanzaniens, ougandais et burundais dans un secteur minier déjà saturé crée une concurrence directe avec les laveurs congolais. L’innovation technologique amplifie cette tension en redistribuant les opportunités économiques au profit d’une minorité. Ce type de rivalité est souvent instrumentalisé dans les zones fragiles pour attiser les divisions.
2. Contrôle armé des ressources naturelles
Le site de Lomera évolue dans un environnement où le M23-AFC exerce une forme d’autorité. La fermeture brutale du site montre la vulnérabilité de l’économie locale face à ce contrôle. Lorsque les groupes armés décident du rythme et de la vie économique, la population est prise en otage, avec un risque accru d’instabilité et de violences.
3. Effondrement socio-économique après la fermeture du site
La mise à l’arrêt du site a plongé des dizaines de milliers de personnes dans le chômage. Dans une région où le secteur minier artisanal constitue la principale source de revenu, ce choc économique génère un risque élevé d’insécurité alimentaire, de migrations forcées, de montée des prédations et de tensions communautaires.
4. Absence de mécanisme de médiation et de gouvernance locale
La gestion du conflit entre travailleurs locaux et migrants n’a pas bénéficié d’un cadre de médiation crédible. L’absence d’autorités civiles opérationnelles laisse le terrain libre aux décisions unilatérales, souvent militaires, qui ne prennent pas en compte les besoins des communautés ni la durabilité de la paix.

5. Opportunités pour un journalisme de paix
Ce cas illustre la nécessité de documenter et de contextualiser les tensions économiques plutôt que de les réduire à une simple rivalité entre travailleurs. Le journalisme de paix permet ici de mettre en lumière les causes structurelles : gouvernance minière déficiente, contrôle armé, absence de protection sociale, fragilité économique et manque de dialogue local.
